19 mai 2012

Pause

ElenaGetzieh15

Le journal est un intermédiaire entre le silence et le texte, puis entre le texte et la parole.
Une terre où le jour attend de se dire.
Une zone où les ombres sont permises.
Navire à destination de soi.

Tant que je serai là, à perdre mes notes entre les lignes de cette portée, je ne serai ni dans le silence ni dans le texte.
Ni nulle part
N’importe où.
Dans les carnets de cette absence.

Le journal est un intermédiaire.
J’en suis là de l’écriture et j’en suis là de la vie
Une pause, entre le silence et le texte.

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18 mai 2012

Des chagrins

 

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Il est des chagrins qu’il faut vivre…
On pourrait les boire, on pourrait les étreindre. On pourrait les fuir.
On pourrait passer à côté d’eux sans les voir, mendier leurs baisers.
Remplir les creux. Souder les plaies.
Se perdre dans le bruit pour ne pas frôler le silence.
Se fondre dans la foule pour ne pas voir l’absence.

Se combler de pertes pour ne pas souffrir de ce qui manque :
Ce silence, cette absence, la trace de l’autre exilée de l’histoire.

Il est des chagrins qu’il faut vivre…
Car ils ont un visage. Car ils ont une voix. Car ils ont une mémoire.
Parce qu’il y a trop de chemins qui s’égarent. Parce qu’il y a trop d’amours qui errent.

Il est des chagrins qu’il faut vivre…
Et l'on se blotti contre, on palpe le temps qui s’éternise, le pouls de l’absence.
Fragiles, tolérants de l’être.
Le corps recroquevillé comme une parenthèse qui exclut de se clore.

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04 mai 2012

Et toujours...

 

Nicolas Genette Vie-s-ecoule

 


Et toujours ce moment revient. Un détachement, un retrait. Comme si l’esprit faisait un pas de côté. De danse ou de loup, à reculons ou de travers, se met à l’écart pour regarder passer le cours. Repli d’un souffle dans les poumons du monde. C’est le soir, après la vie. Quand s’agenouille la lumière et tombe le mouchoir de nuit.  C’est le silence, c’est Ravel ou bien la pluie. C’est avec soi comme un rendez-vous entre amis

Les mots débordent et se dérobent dès que vous leur prêtez votre voix. Les rêves regorgent et dérapent dès que vous leur tendez la main. C’est ainsi. Un espace entre soi et soi. Silence, Ravel et pluie. Une lande vaste ou minuscule. Vaste et minuscule à chaque seconde battant sa contradiction aux tempes des miroirs.
Libres otages d’une cellule dont nous sommes murs et bourreaux.

Au loin la rumeur vous rappelle qu’ailleurs il y a la vie. Ses moteurs, ses rires, ses fluides et ses soupirs. Au loin la rumeur vous rappelle que vous en faites partie. Comment ? Relié de quelle corde à quelle écorchure ? Suspendu en quelle invisible lien ? Le regard ? L’amour ? Le souvenir ?
Quel nom porte donc le chao qui nous tient encore debout ?

Une ligne par jour au moins. On ne sait ni pourquoi ni pour qui. Et ce serait absurde de le savoir, ce ne sont que des lignes à chercher les Pourquois ? Ce sont des lignes de l’enfance, des insatisfaites de la réponse… Si l’on m’avait mieux répliqué, si l’on m’avait apporté ne serait-ce que l’illusion d’un parce que, peut-être n’aurais-je pas eu besoin d’écrire. De me léguer ainsi à la barbarie du silence.
L’écriture est le nom du chao qui nous tient encore debout.

Une ligne par jour au moins. Parce que la mer et les arcs en ciel,  l’éveil des ports et la métamorphose des ciels, parce que la misère et l’enfance, la géographie des songes et la fiction des heures, parce que l’énigme de l’aube et le rébus de la fin, parce que la vie qui passe en soi et pour personne, parce que la vie qui passe en tous et comme jamais la même, jamais une autre. Parce que la solitude d’appartenir.
Une ligne. Comme un soupir de vent qui bat obstinément.

Et toujours ce moment revient. Rien ne marche, rien ne bouge et tout se rassemble à le faire. C’est un typhon que l’on croit vide quand tout le déborde et le franchit. Le pavé commun l’humain où l’homme diffère. La vie la même en mille autres prunelles.
Ah… mon sol d’amour et de chagrin, où je vis seule rêvée de vos bras,
A frôler la caresse des mondes.


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29 avril 2012

Fugue

 Toros, La danse armenienne


Doit-on laisser filer la petite musique d’hier ? Doit-on, sereins, regarder s’enfuir la vague qui nous portait si beaux, vers toutes ces terres, ces soleils, ces estampes ? Regretterions-nous de ne pas les connaître ? Regretterions-nous de les choisir ?

Advient toujours le moment de se défaire :
D’un lieu, d’une époque, d’une émotion.
D’un état de soi qui nous a construit, mais qu’il faut laisser partir, comme un bateau appelé par d’autres peuples.

On sait la douleur de s’affranchir de ceux qui nous ont fait mal. Mais on ignore l’épreuve,  infiniment plus grande de se libérer de ceux qu’on aime. De ceux que l’histoire a épargnés, pire, consacrés.

C’est comme si j’étais restée le rêve du personnage que j’inventais hier.
Un rêve, rien de moins, rien de plus.
Un rêve, une ombre, un possible de moi-même.
Une révolution manquée.

Et je passerai ma vie à cela, rêver. En toute conscience. Presque sans pudeur.
Au mieux ferais-je des vers de mes regrets, des livres de ma lâcheté…

N’est-ce pas là finalement le sort commun ?
N’est-ce pas dans cette sorte d'agonie, dans ce renoncement, que naît le sens ?
Comme s’il était impossible de mener l’histoire jusqu’à son terme.
Comme si nous promenions l’enfant muet que nous étions, d’un bout à l’autre du chemin, sans orée, sans issue, les mains serrées dans nos poches remplies d’étoiles.

La vie n’est-elle pas par essence impossible à vivre ? Inaccessible ?
Ferions-nous le tour du monde que nous n’en saurions pas davantage ?
 
Doit-on laisser filer la petite musique d’hier ? Doit-on, sereins, regarder s’enfuir la vague qui nous portait si beaux, vers d’autres terres, d’autres soleils, d’autres estampes ? Regretterions-nous de ne pas les connaître ? Regretterions-nous de les choisir ?

Je ne sais rien de l’instant qui suit, je ne sais rien des rendez-vous de ma vie. Je m’attends patiente à la croisée de demain.
Je te sais toi, ensuite je ne sais rien.

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Equivoque

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Et vous demeurez là
Peuplez votre propre doute
En attendant la dernière équivoque

Quand même l’absence n’aura plus de nom.
 

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12 novembre 2011

Le monde tu

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Il est des jours où le déluge est si grand qu’on ne sait plus bien comment pleurer sa rage. Et que ça voudrait griffer, rugir, frapper, et que ça voudrait juste vouloir. Se caler au zinc des souvenirs, dans l’ombre fugitive des réverbères. Eprouver encore quelque chose
pour demain. Et que ça voudrait se promettre de pas finir.

Mais voilà. Rien qui ne vient en ces nuits trop pâles. Ni les mots, ni les cris, ni les larmes. Rien qu’un désert dans l’antre, un gouffre à franchir sous les étoiles, un enfant qui pleure au fond du ventre. Ca n’est qu’un soir de soi sans d’autre attente que de passer la nuit.

Alors voilà… Juste se taire. Ne plus parler.
Ne plus écrire. Tolérer d’être vain. Accepter de finir. Il n’y a plus de cris ? S’épargner la rumeur du monde. Il n’y a plus de larmes ? Endurer la sécheresse de vivre. Voilà. Ce qu’il faut faire. S’accouder au balcon, et regarder passer les chats errants, sans plus de prétention que le vide. Sécher les mots, froisser les larmes. Peser ses siècles d’humain et être léger comme trois fois rien. Pas plus qu’une alouette, pas moins qu’une femme. A graver son vol sur l’aile cristalline des nuits. 

Gommer l’histoire. Juste une seconde. Se la faire sans. Revenir à l’instant d’avant. Quand le jour était encore debout, nos âmes étreintes, nos papillons encore capables de voler… Suturer la plaie avec ce qui nous reste de sève. Déplier la lettre, dérouler le temps jusqu’en son commencement, saisir le sort des humbles, avouer le malentendu, et adopter la solitude, seul et vrai visage au bout de nos laisses. Défroisser l’absence. Entailler l’entaille. Soumettre l’espoir. Déchirer le rêve.

Alors voilà. Juste se taire et arrêter la course. S’extraire de la route pour enterrer le voyage. Penser aux trains partis sans nous. Aux corps ployés sous la brume des quais. Aux regards laissés derrière soi. Aux fausses manœuvres des vrais exils. Nous aurions rejoins des villes et des amours, noyé nos lassitudes au large d’îles bleues, ébloui nos chagrins dans l’opale des routes. Comme si souvent, les fantômes, encore après la fin, nous avons hantés nos ombres. Les trains s’en sont allés.
Le pavé est resté là, sous la pluie, à regarder glisser ses hommes, funambules sans fièvre ni fougue.

Il est des jours où c’est la gorge gonflée de pluie que l’on se porte dans les eaux mortes du vivre. Des jours où l’on a beau se dire, que c’est comme ça, que c’est ainsi : pas pire. Que ça arrive à d’autres, à tous, et puis certains encore tellement moins vernis. Qu’on y survit un point c’est tout. On a beau se dire oui, c’est là malgré tout, et ça vous prend de partout, la rage, la colère, la bile et l’amertume, le sang, les cris, les larmes et les morsures, ça vous prend et que vous n’êtes plus surs que ça vous rendra un jour.

Alors, oui, voilà. Juste se taire et s’accrocher en soi parce qu’il n’y a plus que ça. Parce qu’il n’y a jamais eu que ça. Soi. Soi pour ressource et certitude. Exil et refuge. Soi pour moyen, soi pour fin. Soi la terre et le toit rejoint de nos blessures.

La nuit se clôt. Le silence guette. Les ombres règnent. Les persiennes pleurent.

Ca et là quelques pas font encore larsen dans le mutisme du monde tu.

Crédit Photo : Eugeny Kozhevnikov

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04 juillet 2011

La main qui écrit

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Il n’y a pas de héros. Pas plus en ce livre qu’entre les pages de nos vies. Il n’y a que des hommes, des femmes, des enfants, des amoureux, des voltigeurs du temps…

La main qui écrit ne doit pas essayer de dépasser ceux qu’elle raconte car seule leur petitesse est capable d’atteindre d’improbables cimes.

 

Toujours se jouer de l’effacement.

 

Humble, passeuse, la main qui écrit accompagne les hommes sur le chemin de leurs ombres, entre deux rives, entre deux rêves, d’un exil l’autre, un seul : cette vie.

 

Crédit Photo : Hans Bellmer

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17 juin 2011

Transparence

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Entrer en écriture c’est s’extraire un peu du monde. Habiter un autre temps. Demeurer en un certain (incertain ?) silence qui happe, transporte et sidère.





C’est un lieu déserté de matière. Ni corps ni terre ni trace palpable. Juste une transparence, une lumière, un invisible lien pour rêver une mer qui unisse encore nos continents.

 

En deux mots, l’écriture vient de cette mort qu’elle espère meurtrir.

                               Crédit Photo : Elena Getzieh

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05 juin 2011

Née Trouée

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Née trouée*.

Un beau titre lu par hasard.

Tendre et violent comme toute beauté.

 

Comment était-ce le premier jour de l’an de moi ? Alors que mille autres voix d’enfants déchiraient aussi leur premier silence ? Comment était-ce sans mots, sans images et sans mémoire ? De quelle lumière criait ma peau ? De quelle déchirure commençait donc l’histoire ?

 

Ai-je appris quoi que ce soit ? Ai-je bâti une femme de ce corps là ?

Il semble que chaque mot demeure un premier cri, chaque battement de cœur un premier amour, chaque feuille tombée de l’arbre une première valse dont mes yeux apprennent encore et toujours le monde.

Il semble que rien n’ait changé, pas même ce monde.

 

Pourtant, comme le fruit, je mûris de chaque arbre, je mûris de visages et de livres, je mûris de songes et de voix, je mûris de murmures et d’hécatombes.

Je me gorge, m’emplit.

J’augmente mes sèves.

 

Je suis Née trouée quelques trente un ans avant ce soir.

De l’existence soudain considérée comme un vulgaire morceau de gruyère, je me demande, lequel de ma naissance ou de son trou a le plus grandi, ce soir.

 

Puis je pose la question sur la table auprès du verre à pied.

Les réponses sont des bouches vides de mots.

Peu importent, tant que l’ivresse… la vraie…

Car c’est cela surtout qui n’a pas changé et qui seul importe, au-delà du cri, de l’amour et de la feuille : Etre en vie.

 

* Née trouée, création artistique d’Ophélie Jaësan.

 

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26 février 2011

Bénis soient les oublieux…

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Les mots ne viennent pas.

C’est là ça s’engouffre, ça s’empile, les émotions, les ressacs, les baisers, les nuits, c’est là, sans langage, simplement là, comme hier. L’ombre d’une ombre reflétée sur la pierre.

 

Sauf qu’hier ça nous faisait respirer large.

Hier était aussi sans mot, mais hier avait un corps souple et tendre comme les premières neiges, hier avait des poumons grands comme les continents qu’on rêvait de franchir.

Hier était la bouche tue de nos espoirs. Hier était le non encore dit, le non encore advenu, le non encore éclôt de nos histoires.

 

Aujourd’hui est autre chose, aujourd’hui n’est que le sourd muet d’hier. Un avorton, l’inachevé d’une tendresse.

 

Si les mots ne venaient pas c’est qu’ils avaient à vivre, d’abord.

Les mots d’aujourd’hui sont trop tard.

 

Non, les mots ne viennent pas.

Je crois me souvenir, pourtant que j’étais sur le point d’écrire. Une vague histoire d’amnésie mêlée d’amour. C’est drôle aujourd’hui, presque drôle, cette femme que tu m’as empêchée de rêver.

Peut-être enfin, avec l’oiseau blessé qui brûle sous ma peau, je dirai le chemin de cette vagabonde… la tragédie de cette sans souvenir.

 

Ce que j’ai perdu méritait-il que je le trouve ?

Ce que j’ai aimé méritait-il que je le pleure ?

« Bénis soient les oublieux … »  dit le poème.

 

J’étais sur le point de mettre au monde cette femme donc, puis cet homme qui n’était plus rien pour elle, mais qu’elle sentait avoir aimé de toute son âme.

Comment ça serait si je t’oubliais ? Si je n’avais pas couru les routes pour te rejoindre si je n’avais pas connu le rauque de ta voix, si je n’avais pas peuplé mes lèvres de tes mots, si je n’avais pas partagé tes draps de nuit, frôlé tes peurs d’enfant ?

Comment ça serait sans l’idée de toi ? Sans ce crépuscule où nos corps ont basculés, sans cette foudre, ce voyage, cet albatros dont tu m’as bercée ? Sans ce fer dont tu m’as blessée ?

Qu’aurais-je vécu entre moi et moi ?

 

 

C’est le hasard qui sépare le début de la fin.

Tout le malheur vient de là. Toute cette amertume qui nous courtise, nous adopte et nous dresse à mesure que le temps nous fait chagrins, elle vient de là.

C’est le hasard qui sépare le début de la fin. De l’amour. De l’histoire. De la mort. De tout ce qui fait matière, émotion, sentiment.

 

Je t’ai rencontré par hasard, mon bel estropié… Comme nous sommes nés au hasard de deux hasards qui se rencontraient.

Mais comme eux, comme tous, comme eux, nous et rien, ne se termine jamais pas hasard.

Tout le malheur vient de là.

 

Les mots ne viennent pas car ils ne sont d’aucun secours au ventre qui les attend.

Comme l’amour. Putain d’amour. Qui donne envie de crier, de pleurer, de rompre, de tomber à terre…

 

jusqu’à la prochaine faille par où le ciel nous dira de survivre.

 

Recycler ses doutes. Voilà ce qu’est Ecrire. Faire quelque chose de tout ce vain. Lutter contre la mort d’amour, lutter contre l’oubli, lutter contre cette poussière qui s’amasse entre nos corps,

qu’un jour nous nommerons souvenirs.

S’enflammer pour ce qui nous brûle.

 

Aujourd’hui, en ces mots qui ne viennent pas, j’écris pour ne pas pleurer.

Pour déguiser mes sanglots.

Tromper l’ennui.

Travestir le rêve qui me fit naître.

Pour ne pas tomber, fêler, pour ne pas mourir.

 

J’ai menti… les mots sont au moins de ce secours.

 

 Crédit Photo : Eugeny_Kozhevnikov

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